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Essai de relecture de la lettre de Marc Mvwama à Vital Kamerhe

28 août 2008 - Peut-on débattre des questions privées sur la scène publique? Voilà l'une des questions politiques que vient poser la lettre que Marc Mvwama a écrit au Président de l'Assemblée nationale, Vital Kamerhe. En publiant cette lettre, le journal La Prospérité semble répondre positivement à la question que nous posons. Il y a plus. L'étude de cette lettre prouve que certains acteurs politiques congolais ne font pas la différence entre les questions relevant de la scène publique et celles du domaine privé. Est-ce un choix prémédité ou le fruit d'un héritage? La lecture de la lettre de Marc Mvwama fait penser à un héritage.

Héritiers de Mobutu, ces "politicailleurs" estiment qu'ils peuvent disposer et des biens publics et de leurs collaborateurs (ainsi que de leurs épouses) comme bon leur semble. L'entretien de cette confusion des domaines trahit les règles fondatrices d'une société humaine digne de ce nom. Il s'agit de trois interdits : l'interdit de l'homicide, l'interdit de l'inceste et l'interdit du mensonge. (Cfr J.-F. MALHERBE, La démocratie au risque de l'usure. L'éthique face à la violence du crédit abusif, Montréal, Liber, 2004).

Le viol permanent de ces interdits relevant de l'abus du pouvoir fait de ce dernier un poison contre l'avènement d'une société humaine et humanisante.

Nous relisions la lettre du 2ème vice Président de l'Assemblée nationale (Marc Mvwama), non pour descendre davantage en dessous de la ceinture, mais pour en dégager les vices sous-jacents à la gestion du pouvoir politique chez nous. Aussi affirmerons-nous qu'il y a, en l'homme, des limites qu'il ne dépasse pas s'il entretient l'habitude de la pensée et de la méditation. Dès que ces limites sont franchies, il peut, consciemment, prendre ses responsabilités en main et être prêt au sacrifice.

Pour comprendre la motivation de la lettre de Marc Mvwama

Qu'est-ce qui pousse Marc Mvwama à écrire à Vital Kamerhe? Il répond : "Par respect et dignité à ma propre personne, je me trouve dans l'obligation de vous adresser la présente pour vous exprimer fermement ma très grande indignation et ma protestation la plus énergique quant à la véhémence, à la brutalité, à l'agressivité et à l'étonnant mépris que vous avez affiché dans la fureur, dans votre attitude et vos propos à mon endroit en date du 15/07/2008 après la clôture de la session extraordinaire."

Les propos de Vital Kamerhe ont été tenus en présence de tous les membres du Bureau de l'Assemblée nationale et d'un intrus, M. Zénon Mukwakani. Dans ces propos, la confusion entre la vie privée et la vie publique de ces deux membres du Bureau est totale. A travers ces propos, Kamerhe s'indigne que le 2ème Vice-président de l'Assemblée nationale le prenne pour son copain. "Vous, lui dit-il, pendant les séances vous entrez et vous sortez, vous prenez vos affaires, vous partez. Vous m'avez écrit une lettre qui n'est pas polie. A Kikwit, quand on devait me recevoir chez l'Honorable Zénon Mukwakani, tout le monde était là, il n'y avait que vous qui manquez. Des caractères comme ça, je n'aime pas. (…) Mvwama, je ne suis pas votre copain, je suis le Président de l'Assemblée nationale, je vous demande d'aller libérer cette femme (…)." Quand intervient le député Mukwakani dans cet échange, il compare Vital Kamerhe à Mobutu et Marc Mvwama à Nzodomyo : "ça risque d'être comme l'histoire de Mobutu avec Nzodomyo qui voulait traiter Mobutu comme son copain et Mobutu l'avait fait arrêter et reléguer dans son village comme un autre politicien qui était dans le même cas que lui." Et Kamerhe d'ajouter : "Oui, je sais, c'était comme cela."

Se substituant à Marc Mvwama et au PALU, Mukwakani va présenter ses excuses à l'Honorable Président. Marc, lui, se contentera de dire simplement au revoir à Kamerhe.

A la lecture de la lettre de Marc Mvwama, la suite des événements à cet échange sera comme une goûte qui fera déborder le vase. Il l'atteste quand, évoquant la réception faite à Kamerhe chez Mukwakani à Kikwit, il écrit : "Et c'est le même Mukwakani que vous m'aviez amené à la réunion au cours de laquelle vous m'aviez provoqué, grondé, humilié, foulé au pied. Vous étiez en fureur et aviez reçu les excuses de ce même Mukwakani qui prétendit prendre la parole au nom du PALU." Et Marc d'exprimer sa crainte en ces termes : "Honorable Président, je crains fort qu'au lieu de contribuer à unir les gens et les foyers, votre comportement ne soit un facteur corrosif et de sape pour l'avenir des institutions de la République."

Le viol des interdits

L'indignation et la protestation de Marc Mvwama sont provoquées par le viol des interdits constitutifs de toute société qui se veut humaine. Vis-à-vis de Marc Mvwama, Kamerhe commet "un homicide". Qui dit "homicide" ne dit pas nécessairement le fait de supprimer physiquement l'autre. Chez nous, "tuer quelqu'un" peut signifier l'humilié, le fouler au pied. Mais aussi le viol de sa vie privée, de ce à quoi il tient de tout cœur, c'est-à-dire "kulenga ku dinu diende dibole." "L'homicide" ainsi comprise fonctionne mieux là où il y a manipulation. C'est-à-dire là où il y a "cette réduction objectivante" d'un sujet humain.

La manipulation du député Mukwakani (des autres membres du Bureau) et de la femme de Marc Mvwama permet à Kamerhe d'exercer sa brutalité, son agressivité, sa fureur et son mépris à l'endroit de ce dernier et de violer ainsi l'interdit de l'inceste.

Le viol de ces deux premiers interdits fonctionne bien sur fond d'un usage abusif de l'honorabilité liée à la fonction que Kamerhe exerce. L'évocation de sa fonction cache mal une vie vicieuse et viciée, indigne d'un homme honorable. Ce faisant, Kamerhe viole l'interdit du mensonge.

"Homicide, inceste, mensonge. Ces pratiques sont des formes diaboliques de violence qui représentent les trois pires menaces qui pèsent perpétuellement sur l'exercice de la responsabilité citoyenne dans la pratique de la démocratie. C'est pourquoi elles font l'objet, dans toutes les cultures, des interdits fondateurs de l'humanité." (J.-F. MALHERBE, o. c., p.89-90)

La crainte exprimée par Marc Mvwama explicite ce que nous entendons par violence diabolique : elle divise les gens, les foyers, les membres d'un même parti politique et sape les assises des institutions. "Or toute maison divisée contre elle-même est vouée à sa perte". Tel est le sort actuel de la maison congolaise.

Un héritage

Le viol des interdits susmentionnés est lié à un mauvais usage de la force vitale qui est en l'homme congolais. Ce mauvais usage peut être le fruit de mauvaises habitudes héritées du passé et/ou des traditions dévoyées. Un exemple. Dans l'imaginaire mobutiste, abuser des femmes de ses collaborateurs était conçu comme la voie la mieux indiquée pour mieux les dominer. Il était censé conférer une puissance extraordinaire sur ses collaborateurs. L'évocation de Mobutu dans le conflit opposant Marc Mvwama à Vital Kamerhe n'est pas anodine. Elle pose la question de la guérison d'un imaginaire acquis au mobutisme. (Mobutu est mort! Vive Mobutu!)

Les grands violeurs de ces interdits sont "les rats". Héritiers du mobutisme, ils rampent pour aller "manger dans le bureau de Kamerhe". Ayant fait de l'accumulation des biens matériels leur unique raison de vivre et de mourir, ils se mentent à eux-mêmes quand, chantant "debout congolais", ils rampent. Et "les hommes aux rats", le conglomérat d'aventuriers qui nous gouvernent ayant compris cela ne semblent plus avoir qu'une seule visée : nous faire tous ramper.

"Les rats", attirés par l'argent, ont perdu l'habitude de la pensée. Ils sont tombés dans la servilité et l'esclavage volontaire. Ils ont perdu l'habitude de ce commerce de soi à soi, de ce dialogue de soi à soi soutenu par la tradition de tous nos devanciers qui, pour fonder nos sociétés et les humaniser, ont travaillé à la mise en forme des interdits.

L'indignation et la protestation de Marc Mvwama est à classifier dans cette habitude de la pensée et du refus de ramper. "Par respect et dignité à ma propre personne, je me trouve dans l'obligation de vous adresser la présente", écrit-il à Vital Kamerhe.

Dialoguer avec soi incite au respect de sa personne et de sa dignité. Il invite à marquer sa différence vis-à-vis "des rats" Il libère. En effet, "aller vers soi-même, grandir, se déployer, c'est aussi s'aventurer loin dans la rude contrée de la responsabilité. Pas de liberté sans responsabilité." (G. RINGLET, L'évangile d'un libre penseur. Dieu serait-il laïque?, Paris, Albin Michel, 1998, p.134) Et aller vers soi, "c'est lutter contre la peur, contre les alibis, contre la lâcheté, contre les préjugés, contre la paresse, contre l'inertie." (Ibidem, p. 135).Et il n'y a pas de responsabilité sans risque.

Marc Mvwama en est conscient quand il écrit : "Honorable Président de l'Assemblée nationale, de tout ce qui précède, je constate que je suis dans l'insécurité à bien d'égards, vous le savez très bien; vous êtes en train de me faire violence (…)." Plus loin, il ajoute : "Votre comportement étant ahurissant et inquiétant à bien des égards, désormais s'il arrivait quelque chose de grave contre ma sécurité, celle de ma femme ou d'un tout autre membre de ma famille, vous en serez le responsable."

"Debout Congolais" : un ressort éthique inexploité

Jusqu'à preuve du contraire, Marc Mvwama nous paraît être un modèle (parmi tant d'autres) de ces Congolais voulant se mettre debout pour inventer un autre Congo et une autre façon de gérer les questions publiques. Il s'est mis debout en protestant "énergiquement" contre un usage abusif du pouvoir politique dans le chef de Vital Kamerhe et en prenant l'opinion publique à témoin.

Sous d'autres cieux, M. Kamerhe serait poussé à la démission pour un comportement indigne à l'endroit de son collègue de Bureau et de sa famille.

Marc Mvwama, dressant son front, a refusé de ramper au pied de Kamerhe. Consciemment, il semble avoir compris que le respect de sa personne et de sa dignité ne peut pas être troqué contre l'argent.

Le ton énergique de sa lettre contient, en filigrane, un appel au respect mutuel pour bâtir le Congo dans paix. Pour dire les choses autrement, la lettre de Marc Mvwama semble être une application de notre hymne national aux rapports interindividuels pour un meilleur fonctionnement de nos institutions.

Pour les chercheurs du ressort éthique pouvant porter notre désir de bâtir, d'inventer un pays plus beau qu'avant, une étude approfondie de notre hymne national codifié dans "un petit livre rouge" congolais (à mémoriser depuis la maternelle jusqu'à l'Université, dans les entreprises étatiques et privées, dans les champs et au bureau) pourrait constituer un début de notre "révolution culturelle".

"Prendre le plus bel élan" en restant debout avec des fronts dressés serait par exemple à comprendre comme un refus de toute forme de nouvel esclavage, d'où qu'il vienne, (des nos colons d'hier ou d'aujourd'hui, des "collabos" des Rwandais ou des multinationales) dans des réseaux décidés à promouvoir et la responsabilité personnelle et la responsabilité collective dans l'édification d'un pays plus beau qu'avant. Voilà l'une des tâches à laquelle devraient s'adonner les ascètes du provisoire Congolais, les veilleurs-protecteurs de la mémoire historique de nos populations et les autres empêcheurs de penser en rond.

Néanmoins, la lettre de Mvwama pose certaines questions invitant à la réflexion. Est-ce légalement, stratégiquement ou fanatiquement que Marc s'adresse au Président de la République? Joseph Kabila et Vital Kamerhe sont les oiseaux du même plumage. Ils font partie d'un même conglomérat et leur "modus operandi" est le même. Ceux et celles d'entre nous qui ont lu les réponses du Pasteur Ngoy à Freddy Mulongo savent que Joseph Kabila et Vital Kamerhe ont des réunions stratégiques en commun.

Quand Marc Mvwama prend le gouvernement à témoin, oublie-t-il que sans Kamerhe ce gouvernement n'existerait plus?

En dehors de points positifs contenus dans sa lettre, Marc Mvwama fait la démonstration du cercle vicieux dans lequel plusieurs de nos compatriotes s'enferment quand ils s'adonnent à la critique des institutions dites de la Troisième République. Ils demandent aux pyromanes de se transformer en pompiers. D'où nous tournons en rond en renvoyant la rupture de ce cercle aux calendes grecques.

Cela étant, Marc Mvwama prouve que chez nous, l'influence du mobutisme ayant pénétré notre imaginaire, une évolution positive prenant en compte notre "petit livre rouge" ne sera possible que dans la refondation des interdits de l'homicide, de l'inceste et du mensonge par un leadership collectif capable de nous décréter "l'année zéro". C'est-à-dire l'année du recommencement de l'édification de notre pays sur des bases éthiques saines. Il ne faut pas compter sur les Kabila et les Kamerhe pour cela. Les réseaux de refus du système kabiliste l'ont compris et travaillent au prochain avènement d'un nouveau leadership collectif, capable de faire la différence entre le privé et le public.

C'est pour quand? Demain, dans deux, cinq ou dix ans. Ils ne sont pas prisonniers du "chronos". Le temps de la réflexion et de la méditation leur permet de préparer "le kairos", le temps favorable. Ils savent, eux, que prendre possession de la tête des gens n'a que peu de chose à avoir avec le sentiment de l'urgence confondant vitesse et précipitation. Ils savent, eux, que la perversion du rapport au temps au nom de la chasse à l'argent conduit à l'hypocritite, cet interdit de penser, nuisible à toute action d'invention de soi et des tiers-lieux indispensables à la fabrication d'un autre Congo.

Il se pourrait que demain, plusieurs Marc Mvwama surgissent et décident d'en découdre avec ceux qui, forts du mépris pour les Congolais, abusent de leur pouvoir politique… De toutes les façons, en dehors "des rats", les fronts du refus du système kabiliste ne cessent de se multiplier. Au Congo comme dans la diaspora. Certains ont déjà compris que notre hymne national est "un ressort éthique inexploité".

J.-P. Mbelu
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